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Back to earth

  Back to earth  

Et encore...

Je me demande si il n'en est pas toujours ainsi, si l'art de notre temps, si 
tendu, si déchiré, ne surgit pas invariablement de notre inadaptation, de notre 
angoisse et de notre insatisfaction, comme une tentative de réconciliation 
avec l'univers de ces créatures fragiles, inquiètes et anxieuses que sont les 
êtres humains. Ce n'est pas le cas des animaux, pour eux vivre est suffisant, 
parce que leur existence s'écoule en harmonie avec des besoins ataviques. 
L'oiseau se satisfait de quelques graines, de vers de terre, d'un arbre où 
nicher et de grands espaces pour voler; sa vie se déroule de sa naissance à sa 
mort au rythme d'une aventure qui ne sera jamais déchirée par le désespoir 
métaphysique ni par la folie. L'homme, en se levant sur ses deux pattes de 
derrière et en transformant de ses mains la première pierre effilée en hache, 
a jeté les bases de sa grandeur et l'origine de son angoisse. Avec ses mains et 
les instruments fabriqués par ses mains, il a érigé un édifice puissant et 
étrange qui a pour nom culture et qui a marqué le début de son grand déchirement. 
Il a cessé à jamais d'être un simple animal mais ne sera jamais le dieu que son 
esprit lui suggère. L'homme est un être duel et malheureux, qui se déplace et 
vit entre la terre des animaux et le ciel de ses dieux, qui a perdu le paradis 
terrestre de l'innocence, sans avoir pourtant gagné le paradis céleste de la 
rédemption. 
-- Ernesto Sabato

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SomeIdiot ...: 02/06/2006 16:47:12

Un soir de 1947, comme j'allais à pied d'un village d'Italie à un autre, j'ai vu un bonhomme penché sur sa terre, travaillant avec acharnement, presque sans lumière. La terre qu'il labourait renaissait à la vie. Au bord du chemin on voyait encore un char blindé tordu et renversé. Je me suis dit qu'après tout l'homme était bien digne d'admiration, dans sa petitesse, tout accablé qu'il est par les catastrophes et les guerres, les épidémies et les deuils.Pourquoi penser l'inutilité de notre vie, pourquoi nous obstiner à rationaliser ce sentiment dramatique de notre condition ? Pourquoi ne pas nous contenter, humblement, de suivre notre instinct, qui nous pousse à vivre et à travailler, à avoir des enfants et à les élever, à aider notre semblable ? Précaire et modeste, cette conviction implique une position devant le monde. D'ailleurs, que savons-nous de ce qu'il y a au-delà de l'absurde ? Quel indice a-t-on qu'un combat soit raisonnable ? Nous ignorons, en tout cas j'ignore, moi, si les maux et les vices de la réalité ont quelque sens caché qui échappe à notre faible vision humaine. Cela suffit, au moins pour moi. Nous ne sommes pas complètement isolés. Les fugitifs instants de communion devant la beauté que nous éprouvons parfois au côté d'autres hommes, les moments de solidarité devant la douleur, sont comme des ponts fragiles et provisoires qui établissent une communication entre les hommes, par-dessus l'abîme sans fond de la solitude. Ces ponts, en dépit de tout, existent et, même si tout le reste était douteux, cela devrait nous suffire pour savoir qu'il y a quelque chose en dehors de notre prison, quelque chose de valable qui donne un sens à notre vie, peut-être même un sens absolu. Pourquoi l'absolu serait-il à atteindre, comme le prétendent les philosophes, par la rationalisation de toutes nos expériences, et non par quelque extase soudaine et instantanée, ayant valeur d'illumination ? Dostoïevski fait dire à Kirilov : «Je crois à la vie éternelle dans ce monde. Il y a des moments où le temps s'arrête soudain pour faire place à l'éternité.» Pourquoi chercher l'absolu hors du temps et non dans ces instants fugitifs mais intenses où, en écoutant quelques notes de musique ou en entendant la voix d'un proche, nous sentons que la vie a une signification absolue?

-- Ernesto Sabato